Finalement, Montfroid (ch. Hanshan, jap. Kanzan) et Recueilli (ch. Shide, jap. Jittoku) formaient une équipe de sacrés lurons. Le premier s'adonnait à la poésie, le second adorait faire la cuisine, bien qu'il ne dédaignait pas à l'occasion, lui aussi, écrire des poèmes.
L'art zen japonais les représente toujours inséparables sous la forme de deux fous du dharma un peu idiots, sûrement excentriques, les cheveux en bataille, le sourire aux lèvres. Le premier tient le plus souvent en main un rouleau de papier, symbole de la connaissance qu'il convient d'acquérir, le second un balai, symbole de la connaissance qu'il convient – évidemment – de se débarrasser. Ils auraient vécus au VIIe siècle mais leur vie tient plus de la légende que de la réalité. D'après la préface aux "Poésies complètes d'Hanshan", ce dernier vivait sur le mont Tientai, copain comme cochon avec Fengkan et Shide qui résidaient dans un monastère, non loin de son ermitage. Les poésies de Fengkan, d'Hanshan et de Shide furent d'ailleurs le plus souvent publiées en un seul volume. Orphelin, Shide avait été recueilli (on comprend ainsi son nom) par Fengkan, le supérieur du monastère. Adolescent, il fut affecté aux cuisines et c'est en donnant à manger à Hanshan qu'il finit par se lier d'amitié avec l'excentrique bonhomme.
Souvent Hanshan errait dans le monastère en pleurant, en criant ou en parlant à haute voix. Attirés par le bruit, les moines arrivaient, Hanshan applaudissait des deux mains puis se sauvait en courant. Il vivait seul dans une grotte, non loin. C'est là que Shide le rejoignait pour composer des poèmes et jouir du paysage. On ne sait si notre farceur appartenait à l'école zen ou bien s'il s'agissait d'un ermite taoïste. Mais dès la fin de l'époque Tang les poèmes d'Hanshan étaient déjà lus et commentés dans les monastères zen chinois. Au Japon tout spécialement, on le traita à l'égal des plus grands maîtres. Hakuin (1685-1768), le grand rénovateur de l'école Rinzai de l'époque Edô, écrivit ainsi un ouvrage intitulé "À l'écoute du recueil de l'icchantika" où il commentait les poèmes d'Hanshan.
En voici un :
Mon corps est ceint d'un habit aux fleurs de vacuité
Mes pieds sont chaussés de souliers en poil de tortue
Ma main empoigne l'arc en corne de lapin
Prête à décocher sur le démon de l'ignorance
Et un autre :
Ai-je un corps ou n'ai-je pas de corps ?
Est-ce un moi ou n'est-ce pas un moi ?
Ainsi va la pensée consciencieuse
Le temps passe, assis contre la falaise
Les herbes vertes poussent entre mes pieds
Les poussières rouges tombent sur ma tête
Je vois déjà les ouailles offrir
Du vin des fruits sur mon lit de mort
En fait, cette page ne vous apprendra pas grand-chose sur le zen. Ni sur la poésie d'Hanshan. Pour ceux que ça intéresse Patrick Carré a publié de superbes traductions dans son ouvrage Le mangeur de Brumes (Phœbus, 1985). Hanshan et Shide ont le sourire aux lèvres et voilà ce qui compte ici. Rien de plus. À moins que tout cela sous-entende que la gaieté, la joie, la complicité, la simplicité soient des vertus zen... Qui sait ?
Le Bouddha était au pic des Vautours, les moines, les moniales, les bodhisattvas, les fidèles, les dieux et autres protecteurs de la Loi en nombre incalculable étaient assemblés. Tous attendaient le discours du Vénéré-du-Monde. Celui-ci se contenta simplement de lever une fleur d'udumbara. Le visage de Mahâkâshyapa, le principal disciple du Bouddha, celui qui partageait son siège, s'illumina d'un large sourire. Le Vénéré-du-Monde dit alors : "J'ai le trésor de l'œil de la vraie loi, le merveilleux esprit du nirvâna. Je les donne à Mahâkâshyapa." Un sourire qui n'en finit pas de produire ses effets.
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